Fès, ville impériale empreinte d’histoire et de mystère, recèle des destins souvent ignorés par le grand public. Le film documentaire «Shams Al-Ashy» (Le Soleil du Crépuscule), œuvre conjointe des réalisateurs Abdelfettah Diouri et de l’Allemand Axel Brungnot, lève le voile sur ces vies discrètes, offrant une exploration sensible des portraits de femmes marginalisées à Fès. Ce projet cinématographique, initié en 2012 et présenté lors de la 29e édition du Festival du Cinéma de la Ville de Fès, va bien au-delà d’une simple série d’interviews ; il constitue une véritable immersion dans la mémoire collective et les réalités périphériques de la cité.
Le documentaire s’ouvre sur l’emblématique porte de Bab Bou Jeloud, entraînant le spectateur dans un panorama saisissant de la vie quotidienne des femmes fassies. On y découvre une mosaïque de visages, d’âges et de conditions : des travailleuses acharnées, des passantes silencieuses, des femmes en quête d’un revenu, d’autres perdues dans leurs pensées. La caméra d’Axel Brungnot, assisté de Jawad Boucherta, capture avec brio la richesse chromatique de Fès, transformant ses espaces familiers en scènes à la fois étranges et poignantes pour l’œil extérieur, tout en soulignant la banalité de ces existences pour ses habitants. Cette immersion visuelle est magnifiée par une mélodie francophone évoquant la nature et les profondeurs africaines, interprétée par l’une des figures centrales du film, Fatima Zahra Alawi.
Deux Destins Entrelacés : Les Portraits de Femmes Marginalisées à Fès
Au cœur de «Shams Al-Ashy» se trouvent deux femmes extraordinaires, unies par un destin similaire de précarité mais aux personnalités diamétralement opposées : Fatima Zahra Alawi, surnommée «Al-Tanzeema», et Fatima Al-Jami’ia, connue sous le nom d’«Al-Kharkawiya». Le film les met en lumière, offrant pour la première fois un espace où leurs voix peuvent résonner, racontant des histoires de souffrance, d’espoirs inassouvis et de rêves reportés. Ces femmes n’ont jamais connu la stabilité d’un foyer, ni le bonheur d’un mariage ou d’une maternité, menant une existence nomade au sein même de leur ville natale.
Fatima Al-Kharkawiya : L’Âme Sauvage de l’Ancienne Médina
Fatima Al-Kharkawiya incarne la résilience brute. Malgré les marques du temps et une vie de labeur comparable à celle des nomades, elle conserve les vestiges d’une beauté passée. Grande, d’origine bédouine, avec un tatouage distinctif entre les sourcils, sa silhouette est robuste et son allure imposante. Dotée d’une forte personnalité et d’une voix grave, elle commande le respect et l’admiration. Pourtant, sous cette façade d’acier, se cache une douceur et une générosité surprenantes, un cœur ouvert à tous. Elle se décrit comme «la fille de la rue», une réalité acceptée avec un réalisme désarmant. Ses entretiens, souvent menés dans les ruelles animées de Fès, révèlent une femme indifférente au regard des passants ou de la caméra, habituée à parler avec une franchise désarmante de son vécu.
Fatima Al-Tanzeema : L’Artiste Innée et l’Esprit Organisateur
À l’opposé, Fatima Zahra Alawi, «Al-Tanzeema», offre un contraste saisissant. Artiste peintre autodidacte, elle baigne dans le milieu culturel de Fès, où son dévouement et son sens de l’organisation lui ont valu son surnom, signifiant «l’organisatrice». Son enfance, passée parmi les sœurs d’une mission chrétienne de l’époque du Protectorat français au Maroc, l’a privée de la connaissance du monde extérieur, la laissant s’exprimer principalement en français et ignorer toute autre religion. Lorsque la mission quitta Fès, elle se retrouva seule, contrainte de réapprendre la vie dans un environnement totalement étranger. Le film révèle sa candeur, sa tolérance et les épreuves qu’elle a traversées, notamment plusieurs fiançailles rompues, ses rêves de famille s’évanouissant à portée de main. Elle s’exprime avec une spontanéité touchante, sans chercher la notoriété, mais simplement la reconnaissance de son existence en tant qu’être humain à part entière.
En reconnaissance de son esprit artistique, Nadia Berchid, présidente des Affaires Culturelles de la Direction Régionale de la Culture à Fès, a organisé une exposition de ses œuvres. Cette initiative visait à soutenir un talent qui méritait de sortir de l’oubli. Malheureusement, Fatima Zahra Alawi est décédée l’année précédant la présentation du film, sans jamais avoir vu son propre portrait projeté sur grand écran.
Une Réflexion Universelle sur la Condition Féminine
«Shams Al-Ashy» a été projeté en hommage posthume à Fatima Zahra Alawi lors du Festival du Cinéma de la Ville. Le film a ému le public par son humanité profonde, rassemblant les vies de ces deux femmes, qui, bien qu’elles ne se soient jamais rencontrées dans la réalité – l’une évoluant dans les marges de l’ancienne médina, l’autre dans celles de la ville moderne – symbolisent une multitude de destins féminins. Le cinéma devient ici un puissant vecteur pour briser le silence, transcender les frontières de Fès et du Maroc, et porter la voix de ces femmes au-delà des continents, jusqu’en Allemagne.
Le talent des réalisateurs et la qualité des images permettent à la souffrance de ces femmes de s’exprimer à travers des scènes poignantes, offrant une plateforme pour leurs récits. Comme le souligne Ikram El Aouane, la scénariste, à la fin du film : «Le plus beau soleil est à Fès, mais ces deux-là (les deux Fatimas) ne l’ont jamais vu.» C’est un cri du cœur pour la reconnaissance de ces vies vécues dans l’ombre, un plaidoyer pour une humanité plus attentive aux invisibles de nos sociétés. Pour en savoir plus sur des histoires locales émouvantes, visitez Aljareeda Net Français.
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