Dans le paysage intellectuel arabophone, l’émergence d’œuvres académiques fondatrices est un événement majeur. Le professeur Younes El Ouakili, éminent sociologue et anthropologue à l’Université Mohammed V de Rabat, a récemment posé un jalon significatif avec son livre ‘Introduction à l’anthropologie visuelle’. Cet ouvrage n’est pas seulement une contribution à sa discipline ; il représente un effort monumental pour ancrer et développer L’anthropologie visuelle en langue arabe, une démarche cruciale pour l’autonomie et la richesse du savoir dans cette sphère linguistique. Sa publication, fruit d’une collaboration avec l’Université du Qatar, vise à fournir des références essentielles là où elles manquaient cruellement, ouvrant ainsi de nouvelles avenues pour les chercheurs et les étudiants.
Le professeur El Ouakili a souligné que son projet s’inscrit dans une quête personnelle et collective visant à enrichir la bibliothèque arabe dans divers domaines scientifiques. Alors qu’il reconnaît la liberté de chaque chercheur de choisir sa langue d’expression, il insiste sur la nécessité de disposer de ressources solides en arabe. C’est en constatant l’absence de références complètes sur les savoirs liés à l’anthropologie visuelle qu’il a trouvé la motivation ultime pour entreprendre ce travail de longue haleine, malgré des hésitations initiales.
Un vide comblé : L’importance de l’anthropologie visuelle en langue arabe
L’anthropologie visuelle, en tant que sous-discipline de l’anthropologie culturelle et sociale, s’intéresse à l’étude des cultures humaines à travers les médias visuels, qu’il s’agisse de photographies, de films, de vidéos ou d’autres formes d’expressions iconographiques. Elle explore comment les images sont produites, utilisées et interprétées dans différents contextes culturels, offrant ainsi une perspective unique sur les pratiques sociales, les rituels et les identités. L’absence d’un texte introductif exhaustif en arabe a longtemps constitué un obstacle majeur pour les chercheurs désireux d’explorer ce domaine fascinant. L’ouvrage d’El Ouakili vient combler ce vide, fournissant un cadre théorique et méthodologique indispensable. L’anthropologie visuelle offre des outils précieux pour documenter et analyser le patrimoine immatériel, les dynamiques urbaines, les transformations sociales et bien d’autres phénomènes complexes.
Comme l’a souligné l’académicien Aziz Ahlawy, également chercheur en anthropologie à l’Université Mohammed V, l’ouvrage d’El Ouakili est une contribution « qualitative » qui « comble un vide évident dans la bibliothèque arabe ». Il a mis en exergue l’effort de traduction et de conceptualisation qui a permis de présenter une matière nouvelle, pour laquelle il n’existait pas de corpus équivalent en arabe. Cette démarche est d’autant plus louable que le livre ne se contente pas d’être spécialisé, mais offre une vision « globale » qui rassemble différentes facettes de l’anthropologie visuelle, une première dans le monde arabophone.
Le défi de l’écriture introductive et la vision d’El Ouakili
Écrire une introduction scientifique est un exercice périlleux, comme l’a noté l’historien marocain Abdelahed Sebti, affirmant que « le plus difficile dans l’écriture est d’écrire des introductions aux sciences ». Younes El Ouakili a ressenti cette difficulté, son champ de recherche initial n’étant pas directement l’anthropologie visuelle. Cependant, des lectures clés ont transformé son approche. Il a puisé son inspiration chez John Lewis Gaddis, dont l’ouvrage ‘The Landscape of History: How Historians Map the Past’ met en lumière la capacité de l’historien à « représenter la réalité » en se concentrant sur les grandes lignes et en dépassant les détails pour construire une narration compréhensible. Cette idée de rendre le complexe intelligible a été un pilier psychologique et épistémologique pour El Ouakili.
De même, la pensée de Ferdinand de Saussure, réfléchissant à l’épistémologie de la linguistique, a influencé sa méthodologie. Saussure suggérait que le chercheur, en parlant de sa spécialité, décrit ce que le spécialiste fait réellement dans ce domaine. En s’appuyant sur ces préceptes, El Ouakili a structuré son livre autour de questions fondamentales :
- Que fait l’anthropologue visuel concrètement ?
- Quelles sont les idées théoriques qui l’animent ?
- Comment applique-t-il ses recherches sur le terrain ?
Ces interrogations guident le lecteur à travers les méandres de la discipline, en faisant de l’ouvrage un véritable guide.
Évolution, légitimité et méthodes de la discipline
L’ouvrage explore également la genèse et l’histoire de l’anthropologie visuelle, distinguant deux phases majeures : avant et après les années 1970. Cette contextualisation historique est essentielle pour comprendre la maturité de la discipline et son intégration progressive dans le champ anthropologique général. Le professeur El Ouakili aborde aussi la question de la légitimité de ce champ, historiquement débattue. Il met en lumière les « conflits » qui ont jalonné la construction de cette discipline et la manière dont une communauté de chercheurs a œuvré pour asseoir sa reconnaissance et sa légitimité.
L’aspect de la documentation est central dans son analyse. Loin d’être une simple collecte, la documentation visuelle est présentée comme une porte d’entrée pour la compréhension de l’histoire humaine. L’auteur soutient que l’audiovisuel est une composante « indissociable » du travail ethnographique, soulignant l’importance de la collecte de données audiovisuelles dans le cadre de l’ethnographie de L’anthropologie visuelle en langue arabe.
Un ouvrage structurant pour les études arabes
La manière dont El Ouakili débute son livre est particulièrement novatrice. Il pose une question fondamentale en anthropologie : « Pourquoi nomment-ils la même chose par des noms différents ? » Cette interrogation, en apparence simple, ouvre un débat profond sur le choix du corpus de travail et la multiplicité des interprétations. Cette approche initiale démontre une rigueur scientifique et une conscience épistémologique qui sont à saluer, comme l’a noté le Professeur Ahlawy.
En somme, l’œuvre de Younes El Ouakili n’est pas qu’un manuel ; elle est une invitation à la réflexion, un pont jeté entre les théories occidentales et les réalités du monde arabophone. Elle contribue de manière significative à l’enrichissement de la recherche en sciences humaines et sociales et promet d’inspirer une nouvelle génération de chercheurs dans la région. Pour plus d’informations sur les actualités académiques et culturelles, visitez Aljareeda Net Français.
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