Le Maroc, longtemps confronté à la menace persistante de la sécheresse, se trouve aujourd’hui face à un nouveau paradoxe hydrique. Les pluies exceptionnelles de ce début de saison (fin janvier 2026) ont radicalement transformé le paysage, faisant passer les préoccupations d’une pénurie chronique à la nécessité impérieuse d’une gestion proactive des barrages marocains contre les inondations. Cette situation inédite met à l’épreuve l’ingénierie et la stratégie nationale de l’eau, exigeant une réactivité et une vision à long terme pour convertir l’aubaine des précipitations en un atout durable, plutôt qu’en une source de risques.
Au cœur de cette transition se trouve le bassin du Sebou, et notamment le barrage Al Wahda, la plus grande infrastructure hydraulique du Royaume. Atteignant des niveaux de remplissage critiques, plus de 80,57%, ce géant a nécessité une intervention technique d’envergure. L’Agence du Bassin Hydraulique du Sebou a ainsi initié des lâchers d’eau préventifs, avec un débit contrôlé de 250 mètres cubes par seconde. Cette manœuvre, délicate mais cruciale, vise à maintenir l’intégrité de l’ouvrage tout en garantissant la sécurité des populations et des infrastructures en aval.
Le Maroc et le Défi de la Gestion Proactive des Barrages Contre les Inondations
Pour les experts en ressources hydriques, cette période marque un tournant. Mohamed Bazza, expert international, souligne que le véritable enjeu pour le Maroc n’est plus seulement de combattre la sécheresse, mais d’adopter une « philosophie de gestion de l’abondance ». Il met en garde : « Qui ne sait pas gérer la rareté ne peut pas bien gérer l’abondance ». Cette affirmation percutante rappelle la complexité inhérente à l’équilibre entre la conservation des ressources et la prévention des catastrophes naturelles. Les niveaux élevés des grands barrages dans les bassins du Loukkos et du Sebou, approchant les 80%, sont perçus comme une bénédiction, mais aussi comme un signal d’alarme si la gestion n’est pas optimisée.
Les apports d’eau exceptionnels, comme les 209 millions de mètres cubes reçus par le barrage Al Wahda en seulement 24 heures – l’équivalent de la consommation annuelle de Casablanca – illustrent l’intensité du phénomène. Si le remplissage se poursuit à cette cadence, le barrage risque de perdre sa fonction primordiale de protection contre les crues, exposant de vastes zones, notamment dans le Gharb et les bassins de Sebou et du Loukkos, à des inondations dévastatrices, à l’image du scénario de 2009-2010.
L’Impératif de la Décharge Préventive : Équilibre entre Stockage et Sécurité
Face à ce risque, la stratégie des lâchers préventifs s’impose comme une solution technique indispensable. Il s’agit de libérer des volumes d’eau mesurés et contrôlés des barrages ayant atteint des niveaux élevés, afin de créer une « capacité d’accueil » suffisante pour les vagues de pluie à venir. Ce processus, bien qu’il puisse sembler contre-intuitif en période de valorisation de l’eau, est le seul garant contre les débordements soudains qui pourraient ravager les zones agricoles et urbaines. Mohamed Bazza insiste sur la nécessité de passer d’une « gestion émotionnelle » à une « gestion proactive », basée sur des prévisions météorologiques précises et une prise de décision courageuse.
L’ingénieur Mohamed Benabou, président du Bureau national de l’association « Maroc Amis de l’Environnement », confirme cette analyse. Il souligne que les pluies abondantes ont transformé la situation hydrique du barrage Al Wahda, passant d’un état de stress hydrique préoccupant à des indicateurs de remplissage confortables. Cependant, cette amélioration s’accompagne de défis, en particulier avec la persistance des fluctuations pluviométriques. Les modèles numériques internationaux prévoient d’ailleurs que certaines régions pourraient atteindre un cumul de 800 mm, renforçant l’urgence de ces mesures.
Surveillance Constante et Coordination Inter-Agences
Un responsable de l’Agence du Bassin Hydraulique de Sebou a affirmé à Aljareeda Net Français que la situation est « sous contrôle complet ». Les opérations de lâcher d’eau sont des procédures techniques courantes, conçues pour prévenir les pressions excessives sur les infrastructures face aux apports d’eau supplémentaires attendus. L’objectif principal est de préserver l’intégrité structurelle des barrages et d’assurer un équilibre précis de leur retenue, compte tenu des changements climatiques et de l’irrégularité des précipitations qui affectent le Royaume depuis des décennies.
La sécurité des populations en aval des barrages est la priorité absolue. Une surveillance 24h/24 est assurée en coordination avec les autorités régionales, permettant un suivi en temps réel de la situation hydrologique et une gestion rigoureuse des stocks selon des critères stricts de prévention des risques. Les commissions de vigilance sont mobilisées pour protéger les citoyens, les douars et les centres urbains avoisinants, ainsi que pour garantir la sécurité des réseaux routiers et ferroviaires.
Obstacles sur le Terrain et Perspectives d’Avenir
Malgré ces efforts, des défis opérationnels subsistent. L’exploitation illégale du domaine hydrique et l’occupation des lits des oueds durant les années de sécheresse précédentes compliquent la tâche de gestion des excédents d’eau, augmentant le niveau de risque dans les zones basses. Ces pratiques mettent en lumière la nécessité d’une sensibilisation accrue et d’une application rigoureuse des lois pour protéger le patrimoine hydrique national.
La protection des régions du Nord du Maroc exige un « changement de doctrine hydraulique ». Selon Mohamed Bazza, le succès d’une politique de l’eau ne se mesure pas à des taux de remplissage de 100%, mais à la capacité à protéger les vies et les biens grâce à une gestion rationnelle de l’excédent. Cela garantit la pérennité de la ressource sans qu’elle ne devienne une force destructrice.
En somme, le Maroc est à la croisée des chemins. Le défi actuel est de transformer une abondance soudaine, potentiellement dangereuse, en une source de sécurité et de prospérité. Cela passe par une gestion proactive des barrages marocains contre les inondations, alliant expertise technique, coordination institutionnelle, et une vision stratégique à long terme pour faire face aux caprices d’un climat en mutation.
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