Experts alertent sur les défis structurels de la santé au Maroc

Experts alertent sur les défis structurels de la santé au Maroc

Lors d’une rencontre organisée par le Parti Authenticité et Modernité (PAM) à Rabat, des experts et des représentants du secteur de la santé ont dressé un état des lieux critique des dysfonctionnements persistants du système sanitaire marocain. L’événement, qui s’est tenu samedi soir, a mis en lumière les défis liés à la Gouvernance, aux Ressources humaines et au cadre juridique, dans le contexte de la généralisation de la couverture sanitaire.

Les participants, dont plusieurs membres du parti, ont estimé que la prochaine phase de réforme exige des efforts accrus pour garantir la qualité des services et alléger le coût des soins pour les citoyens. Ils ont également souligné la nécessité de compléter l’arsenal juridique encadrant certaines spécialités médicales.

Une crise de gouvernance avant tout

Youssef El Fakir, chercheur en politiques de santé, a affirmé que la crise du système de santé n’est pas essentiellement une crise de financement, mais une crise de gouvernance. Il a indiqué que les budgets alloués, atteignant 32,6 milliards de dirhams en 2025, ne se traduisent pas par une amélioration réelle de l’accès aux soins en raison de dysfonctionnements structurels dans la prise de décision.

L’expert a également mis en évidence de fortes disparités territoriales. Selon ses données, 45 % des lits dans les hôpitaux publics sont concentrés dans les régions de Casablanca et Rabat. Cette concentration affaiblit le principe d’équité sanitaire, certaines régions du sud souffrant d’un manque criant d’établissements de santé, tant publics que privés.

Pénurie de ressources humaines et nouveaux défis

La présentation a aussi révélé une pénurie significative de ressources humaines. Le Maroc compte seulement 9 médecins pour 10 000 habitants, un taux inférieur aux normes de l’Organisation mondiale de la santé. Des spécialités comme la radiologie sont absentes dans 45 % des provinces, et seulement 11 gériatres prennent en charge plus de 5 millions de personnes âgées.

Youssef El Fakir a par ailleurs évoqué un défi épidémiologique majeur : 75 % de la charge sanitaire nationale est désormais liée à des maladies chroniques comme le diabète, l’hypertension et le cancer. Cette transition nécessite, selon lui, une transformation profonde d’un système historiquement conçu pour les maladies aiguës et infectieuses.

Il a rappelé que les ménages marocains supportent encore environ 50 % des dépenses de santé de leur poche, soit le double du seuil recommandé par l’OMS. Bien que la couverture sanitaire touche 86 % de la population, elle reste incomplète sans une révision de la tarification nationale de référence, inchangée depuis 2006.

Les préoccupations du secteur pharmaceutique

De son côté, Mohamed El Habbabi, président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc, a pointé des problèmes juridiques persistants. Il a jugé difficilement compréhensible que les décrets d’application de la loi relative à l’Ordre national des pharmaciens, datant de 2006, ne soient toujours pas publiés. Conséquence directe, l’Ordre n’a pas pu organiser ses élections depuis plus de six ans, laissant le secteur sans instance représentative.

Le responsable a également alerté sur les pressions économiques croissantes sur les pharmaciens, dues à la baisse de leurs revenus et à la réduction des marges bénéficiaires sur certains médicaments. Il s’est dit préoccupé par les recommandations du Conseil de la concurrence visant à libéraliser le capital des pharmacies.

Selon lui, une telle libéralisation bénéficierait principalement aux entreprises pharmaceutiques, qui pourraient alors contrôler toute la chaîne, de la fabrication à la vente. Il a averti que cela pourrait les pousser à exercer des pressions pour une hausse des prix des médicaments, une évolution contraire à l’intérêt des citoyens.

Voies de sortie proposées

Pour dépasser la situation actuelle, Youssef El Fakir a proposé plusieurs pistes. Il a plaidé pour l’activation de l’Autorité nationale de la santé en tant qu’organe de régulation indépendant. Le développement des partenariats public-privé dans un cadre protecteur, l’encadrement de la santé numérique, ainsi que le renforcement des ressources humaines et la révision des salaires dans des spécialités sous tension comme la médecine d’urgence font également partie de ses recommandations.

La rencontre a ainsi servi de plateforme pour un diagnostic partagé des obstacles à un système de santé efficace et équitable au Maroc. Les propositions avancées visent à alimenter le débat public alors que le pays poursuit la mise en œuvre de son chantier de généralisation de la couverture sanitaire. Les prochaines étapes dépendront des décisions politiques et de la capacité à traduire ces alertes en réformes concrètes, notamment par la révision des textes juridiques en souffrance et la correction des déséquilibres territoriaux et sectoriels.

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