Jocelyne Laâbi : Témoin et Pilier de la Revue Souffles, un Phare Culturel et Politique au Maroc

Jocelyne Laâbi : Témoin et Pilier de la Revue Souffles, un Phare Culturel et Politique au Maroc

La trajectoire de Jocelyne Laâbi est intrinsèquement liée à des moments charnières de l’histoire contemporaine du Maroc. Son parcours, fait de résilience et d’un engagement inébranlable, offre un éclairage unique sur l’effervescence culturelle et les tensions politiques du Royaume. C’est à travers son témoignage poignant que nous revisitons l’épopée de la célèbre revue « Souffles », pilier de la modernité littéraire et laboratoire des idées avant-gardistes. L’impact de Jocelyne Laâbi et la revue Souffles au Maroc résonne encore aujourd’hui, symbolisant une période de créativité intellectuelle et de résistance face à l’oppression.

Souffles : Plus qu’une Revue, un Projet de Société

Au cœur des années 1960, alors que le Maroc consolidait son indépendance, émergeait un besoin criant d’une plateforme intellectuelle capable de capter les aspirations d’une nouvelle génération. « Souffles », ou « Anfas » dans sa version arabophone, fut cette réponse. Jocelyne Laâbi décrit ce projet non pas comme une institution rigide, mais comme une véritable « communauté de travail », une initiative collective où chacun apportait sa pierre à l’édifice. Le domicile familial des Laâbi était aussi le quartier général de la revue, son téléphone, celui du foyer. Abdellatif Laâbi, son époux et figure emblématique, en fut le fondateur avec des poètes comme Mostafa Nissaboury et Mohammed Khaïr-Eddine. Jocelyne était de toutes les discussions, consciente d’assister à la naissance d’un mouvement littéraire novateur.

Initialement axée sur la littérature et l’art, la revue évolua progressivement vers des préoccupations plus politiques, notamment avec l’arrivée d’Abraham Serfaty, militant communiste et figure de la résistance anticoloniale. Son implication marqua un tournant, ancrant « Souffles » plus fermement dans le débat politique national. Jocelyne Laâbi a également tenu à corriger une perception erronée concernant l’absence de femmes poètes au sein de la revue. Elle rappelle que des critiques comme Toni Marini y ont contribué, soulignant que le contexte du Maroc des années 60, fraîchement sorti du colonialisme, offrait peu de femmes diplômées, beaucoup étant encore en pleine formation ou étudiant à l’étranger.

Jocelyne Laâbi Face aux « Années de Plomb » : Un Combat Inlassable

Le destin de la revue « Souffles » fut brutalement interrompu avec l’arrestation d’Abdellatif Laâbi en 1972, marquant l’entrée dans les sombres Années de Plomb. À 29 ans, mère de trois jeunes enfants, Jocelyne Laâbi se retrouva face à une réalité déchirante. Son témoignage sur cette période est d’une force rare : « J’étais prête à entendre la nouvelle de son arrestation, je n’avais pas le choix ; mais je n’aurais jamais cru que sa détention durerait toutes ces années. »

Elle fut alors contrainte d’assumer de multiples rôles, conjuguant l’enseignement dans un collège de Rabat, la poursuite de ses propres études, et le combat pour son mari. C’est aux portes des prisons qu’elle forgea une nouvelle identité militante, rejoignant et organisant le mouvement des « Familles de Détenus ». Ce mouvement, majoritairement féminin, devint une voix puissante dans un Maroc où le silence entourait les détentions politiques. Les femmes, épouses, mères, sœurs ou grand-mères, se réunissaient, échangeaient, transmettaient des messages et rédigeaient des communiqués, brisant ainsi le mur de l’omerta. Leur audace et leur détermination furent cruciales pour la reconnaissance des droits humains dans le pays. Parmi ces figures courageuses, Evelyne Serfaty, sœur d’Abraham Serfaty, est une figure dont le sacrifice ne peut être oublié, ayant été arrêtée, torturée et décédée quelques mois plus tard.

Un Éveil Identitaire et Littéraire avec Jocelyne Laâbi et la revue Souffles au Maroc

Née à Lyon et arrivée à Meknès dans son enfance, Jocelyne Laâbi a vécu un profond déracinement et une réinvention identitaire. Elle décrit son père comme raciste, une prise de conscience qui l’a poussée à se forger sa propre voie, très différente de celle de son milieu d’origine. Contrairement à beaucoup de Français du Maroc, sa mère et son frère acceptèrent son mariage avec un « Arabe », marquant une rupture avec les préjugés ambiants.

Son arrivée au Maroc fut un choc sensoriel, passant d’une « atmosphère grise » de Lyon à la blancheur éblouissante de Meknès, où elle découvrit des scènes de prière dans la rue. Rapidement, elle s’adapta à cette nouvelle réalité, se sentant de plus en plus ancrée dans cette terre qu’elle finit par considérer comme sienne. Plus tard, visitant la France, elle se percevait comme une « aroubiya », une étrangère dans son propre pays de naissance. C’est à Rabat, lors de ses études de théâtre, qu’elle fit la rencontre décisive d’Abdellatif Laâbi. Il lui ouvrit les portes d’une littérature alors inconnue pour elle : celle des auteurs maghrébins d’expression française comme Driss Chraïbi, Mohammed Dib ou Kateb Yacine, ainsi que la poésie africaine de Césaire, Senghor et Diop. Cette découverte fut un véritable catalyseur, élargissant son horizon intellectuel et culturel de manière irréversible.

Le parcours de Jocelyne Laâbi est un témoignage vibrant de l’engagement humain, qu’il soit artistique, politique ou personnel. Son rôle de gardienne de la mémoire de « Souffles » et son combat pour les droits humains durant les Années de Plomb la positionnent comme une figure incontournable de l’histoire intellectuelle et militante marocaine. Son récit est une leçon de courage et de persévérance, rappelant l’importance de la culture comme vecteur de changement et de la voix individuelle face à l’adversité. Pour plus d’informations sur des figures culturelles marquantes, n’hésitez pas à consulter Aljareeda Net Français.

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