À Bamako, le FOPAME interroge la souveraineté narrative des médias africains

À Bamako, le FOPAME interroge la souveraineté narrative des médias africains

La première édition du Forum panafricain des médias (FOPAME) s’est ouverte mercredi à Bamako, au Mali, réunissant journalistes, responsables de médias, universitaires et experts venus de plusieurs pays africains. L’événement porte sur la capacité du continent à produire, diffuser et maîtriser son propre récit dans un environnement numérique dominé par les grandes plateformes mondiales.

Une plateforme de réflexion sur le récit africain

Plus qu’une simple rencontre professionnelle, le FOPAME s’impose comme un espace de réflexion sur l’une des grandes batailles contemporaines : celle du récit. Les discussions abordent le numérique, l’intelligence artificielle et les modèles économiques des médias, mais une interrogation traverse l’ensemble des interventions : qui raconte aujourd’hui l’Afrique ?

Bandiougou Dante, président de la Maison de la presse du Mali et coordinateur général du forum, a déclaré : « Qui raconte l’Afrique ? Et surtout, comment faire en sorte que les Africains deviennent les premiers narrateurs de leur propre histoire ? » Pour lui, l’enjeu dépasse la seule pratique journalistique.

« Aujourd’hui, l’image de l’Afrique continue trop souvent d’être racontée par d’autres. Nos crises sont amplifiées, nos réussites minimisées, nos réalités simplifiées », a-t-il affirmé devant les participants.

Du Mandé aux défis du numérique

Salif Sanogo, président de la commission d’organisation du forum, a choisi une approche originale pour camper l’esprit de la rencontre. Refusant le discours conventionnel, il a préféré raconter une histoire commençant en 1236 avec la Charte du Kurukan Fuga, texte fondateur de l’Empire du Mali proclamé après la victoire de Soundiata Keïta. À travers cette référence historique, il a rappelé que l’Afrique possède une tradition ancienne de transmission du savoir, de circulation de l’information et de production de récits.

« Les journalistes sont les historiens du présent. Les maîtres de la parole que sont les griots l’ont pourtant été avant eux », a-t-il souligné. Pour Salif Sanogo, le combat contemporain des médias africains s’inscrit dans cette continuité historique. Face à la multiplication des flux informationnels mondiaux, les professionnels du continent sont appelés à reprendre l’initiative. « C’est à nous de raconter nos histoires. C’est à nous aussi de relater les actualités nous touchant », a-t-il indiqué.

L’information comme nouvel enjeu stratégique

La conférence inaugurale de Martin Faye, journaliste et expert sénégalais reconnu des médias en contexte de crise, a apporté une dimension stratégique aux débats. Son intervention a mis en lumière les mutations profondes qui bouleversent le paysage médiatique africain. Selon lui, la révolution numérique a définitivement mis fin au modèle traditionnel de circulation de l’information.

« Le journaliste n’est plus le seul porteur de la nouvelle. Il doit en devenir le vérificateur », a-t-il expliqué. Dans un univers dominé par les réseaux sociaux, la circulation instantanée des contenus et l’explosion des formats numériques, la valeur du journaliste réside désormais moins dans la diffusion que dans la vérification, l’analyse et la contextualisation.

Martin Faye a averti que la plupart des médias africains sont confrontés à une nouvelle forme de dépendance. « Aujourd’hui, la plupart des médias africains sont des locataires précaires sur les terres des GAFAM », a-t-il déclaré, en référence à Google, Meta, Amazon, Apple et Microsoft. Ces entreprises contrôlent une part considérable des infrastructures numériques, des flux publicitaires et des mécanismes de visibilité des contenus.

« Nos médias ne sont pas propriétaires de leur maison. Ils sont locataires chez les GAFAM », a-t-il insisté. Cette dépendance algorithmique représente, selon lui, une menace directe pour l’autonomie des médias du continent. « Posséder son canal de diffusion, c’est posséder sa liberté de parole », a résumé l’expert sénégalais.

Au-delà des questions technologiques, Martin Faye a développé une réflexion sur la souveraineté narrative. « La souveraineté narrative, ce n’est pas seulement parler de nous, c’est parler à partir de nous », a-t-il déclaré. Pour lui, les médias africains doivent définir leurs propres priorités éditoriales.

Implications pour les médias africains

Le FOPAME se tient dans un contexte où les débats sur la souveraineté occupent une place centrale dans les sphères politiques, économiques et sécuritaires du continent. Les médias entendent eux aussi faire entendre leur voix. La capitale malienne, héritière d’une longue tradition de circulation du savoir qui rayonnait depuis Tombouctou jusqu’aux grands centres intellectuels du continent, offre un cadre symbolique à cette réflexion.

Les participants au forum poursuivront leurs travaux dans les prochains jours, avec des sessions dédiées aux modèles économiques des médias, à l’intelligence artificielle et aux stratégies de diffusion numérique. Aucune déclaration finale ni résolution n’a encore été annoncée à ce stade.

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