Rabat – Le président de l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (INPPLC), Mohamed Benalilou, a livré un diagnostic sévère sur l’état de la corruption au Maroc. Intervenant lors d’une rencontre organisée au Salon international de l’édition et du livre 2026, consacrée au thème « L’intégrité comme enjeu culturel », il a affirmé que certaines lourdeurs administratives et comportements institutionnels contribuent directement à banaliser des pratiques illégales, désormais presque « normales » dans le quotidien des citoyens.
Une banalisation progressive de la corruption
Selon M. Benalilou, la corruption ne se limite plus à des actes isolés ou à des dossiers judiciaires. Elle s’inscrit désormais dans les comportements quotidiens, les discussions ordinaires et certaines représentations collectives. « La corruption cesse progressivement d’être perçue comme un comportement condamné pour devenir une pratique tolérée, parfois même justifiée », a-t-il averti.
Le responsable a souligné que ce phénomène de « normalisation progressive » s’explique en grande partie par le fonctionnement même de l’administration. Il a pointé des procédures complexes, un manque de transparence dans la prise de décision et l’élargissement excessif du pouvoir discrétionnaire de certains agents publics. « Lorsque les procédures deviennent inutilement compliquées, lorsque les décisions administratives manquent de clarté et que l’agent dispose d’un pouvoir excessif pour dire oui ou non sans justification, on crée un terrain propice aux dérives », a-t-il expliqué.
Des dysfonctionnements qui créent une « administration parallèle »
Pour le président de l’INPPLC, ces dysfonctionnements fabriquent « une administration parallèle », éloignée des règles de droit et des principes de transparence. Dans ce contexte, le citoyen ne peut être tenu pour seul responsable de comportements qui trouvent aussi leur origine dans des failles structurelles, a-t-il estimé.
M. Benalilou a également dénoncé une approche réductrice de la corruption, souvent limitée à sa dimension pénale. « La corruption n’est pas uniquement une infraction punie par la loi ou une statistique dans des rapports internationaux. Elle traduit aussi une crise des valeurs et une dégradation du rapport entre le citoyen et l’administration », a-t-il souligné.
Le danger de l’acceptation implicite
Le président de l’INPPLC a insisté sur le danger que représente l’acceptation implicite de ces pratiques. Selon lui, le véritable risque apparaît lorsque la société finit par considérer certains comportements déviants comme des mécanismes ordinaires permettant d’accéder à un droit ou de débloquer une situation administrative. « Le plus dangereux n’est pas seulement l’existence de la corruption, mais l’habitude que l’on finit par développer face à elle », a-t-il affirmé.
Il a relevé que les discussions autour des pots-de-vin ou du favoritisme sont désormais abordées avec une forme de résignation dans de nombreux espaces sociaux, ce qui aggrave le phénomène.
Appel à une « culture de l’intégrité »
Face à cette situation, M. Benalilou appelle à transformer la lutte contre la corruption en « cause sociétale », impliquant aussi bien les institutions que les citoyens. Il plaide pour l’émergence d’une « culture de l’intégrité » capable de remplacer progressivement les mécanismes de tolérance et de résignation.
Il a également insisté sur l’importance de la dénonciation des actes de corruption, tout en reconnaissant les limites actuelles du système de protection des lanceurs d’alerte. Selon lui, les citoyens ne signaleront les abus que s’ils se sentent réellement protégés et si leurs signalements débouchent sur des résultats concrets. « Si le citoyen a le sentiment qu’il n’est ni protégé ni pris au sérieux, il choisira le silence », a-t-il conclu.
M. Benalilou a appelé à renforcer les garanties juridiques et institutionnelles pour encourager les signalements et restaurer la confiance dans les mécanismes de contrôle. L’INPPLC devrait présenter prochainement des propositions concrètes au gouvernement pour améliorer la transparence administrative et la protection des lanceurs d’alerte.
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