Rabat, le 8 mai 2026 – L’écrivain et ancien ministre Mohamed Achaâri a alerté, vendredi, sur les conséquences invisibles des mutations urbaines en cours à Rabat, lors d’une rencontre intitulée « Le roman et le temps présent », organisée dans le cadre du Salon international de l’édition et du livre (SIEL 2026).
S’exprimant devant un public de professionnels et de lecteurs, Achaâri a livré une analyse sensible des dynamiques d’aménagement urbain, dépassant selon lui les seuls enjeux techniques ou architecturaux pour toucher à la mémoire collective et à l’identité humaine de la capitale marocaine.
Des pertes symboliques et affectives comparables aux pertes matérielles
« L’urbanisme est toujours une blessure », a affirmé Mohamed Achaâri, soulignant que les opérations de démolition et de réhabilitation qui affectent certains quartiers anciens entraînent des pertes symboliques et affectives « qui ne sont pas moins violentes que les pertes matérielles ». L’ancien ministre a illustré son propos en évoquant le sort du quartier de l’Océan, dont « une grande partie a été rasée pour préparer des projets annoncés comme gigantesques ».
Selon lui, ces transformations ne peuvent être appréhendées uniquement à travers le prisme du développement urbain. Au-delà des chantiers et des projections, ce sont des trajectoires de vie qui se trouvent brutalement interrompues. « La vie des gens qui ont vécu là, qui y ont vu naître leurs enfants, qui y ont enterré leurs proches, n’est pas un détail que l’on peut effacer facilement », a-t-il insisté, appelant implicitement à une prise en compte plus humaine des politiques d’aménagement.
La complexité des quartiers populaires, souvent réduite à leurs fragilités
Mohamed Achaâri a également tenu à réhabiliter la complexité des quartiers populaires, souvent présentés sous un angle exclusivement négatif. « Certes, certains ont été marqués par la pauvreté, la violence ou la précarité. Mais ils ont aussi constitué des espaces d’intimité, de sociabilité et de mémoire », a-t-il rappelé. « Dans ces ruelles, il y avait de l’amour, des histoires, des matins lumineux, et tant d’autres choses. »
Cette dimension sensible, a estimé l’écrivain, est largement ignorée par un discours urbanistique dominant qu’il juge « froid et excessivement techniciste ». Une approche qui tend à réduire la ville à ses infrastructures et à ses grands projets immobiliers, en occultant ce qu’il a nommé « la perte poétique » liée à l’arrachement des habitants à leurs lieux de vie et à leurs souvenirs.
Une amnésie collective dans le récit officiel
Enfin, Mohamed Achaâri a élargi sa réflexion à la manière dont ces bouleversements sont intégrés, ou plutôt effacés, par le récit officiel. Il a rappelé que l’histoire institutionnelle tend souvent à reproduire une forme d’amnésie collective, notamment en ce qui concerne les souffrances des populations déplacées lors de la réalisation de grands projets dans les décennies passées. « Ces projets, aujourd’hui valorisés comme des symboles de modernité, ont pourtant été, à l’origine, le théâtre de ruptures humaines profondes », a-t-il soulevé.
Cette tension, que l’écrivain invite à ne pas oublier, intervient alors que Rabat poursuit sa transformation. Les autorités locales n’ont pas encore réagi aux propos tenus lors de cette rencontre. Le SIEL 2026, qui se tient jusqu’à la mi-mai, prévoit plusieurs autres rencontres autour de la littérature et de la société marocaine contemporaine, sans date annoncée pour d’éventuels débats sur ce thème spécifique.
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